Transat, ça c’est fait !

Je rêvais de Brésil, de Guyanne, de Surinam, de Tobago, et j’ai terminé au Marin, en Martinique!

Mais il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, et il est vrai que depuis le début de notre périple, j’ai mis de l’eau dans mon rhum. Mes grandes ambitions d’un voyage atypique ont été revues, et comme le goût des grandes traversées ne s’est pas vraiment révélé dans la famille, nous avons opté pour minimiser les milles et le temps passé en mer, afin de favoriser de longues escales et de belles rencontres. Et comme ce voyage ne devrait durer qu’un an, les options sont au final assez limitées, raison de notre choix d’atterrissage.

Alors bien sûr, certains vont me dire qu’il y en a qui ont fait les canaux de Patagonies avec des enfants en bas âges, démontrant que c’est parfaitement jouable. Mais je ne suis pas de ceux-ci, et la nécessité d’un certain confort pour tous a pris le dessus sur l’audace. J’assume. Tout le monde le sait, ce n’est pas la destination qui compte mais bien la manière, alors on se concentre sur la manière.

Ceci dit, nous venons quand même de terminer une transat, et ce n’est pas rien. Nous avons rejoint le mouillage du cul de sac du Marin après treize jours et des brouettes de mer. Les 2083 milles théoriques de cette traversée ont été avalés à la très honorable vitesse moyenne de 6,57 nœuds. Notre meilleure journée a été de 181 milles, la moins bonne de 138. Nous avons fait une fois un petit surf à quinze nœuds, occasionnellement des glissades à douze nœuds, et régulièrement atteints les dix nœuds.

Mon compagnon de tour du monde Jean-Pierre, dont la présence s’est très vite révélée indispensable, a joué le rôle de « Monsieur Plus » tout au long de cette navigation. Il a souvent retardé le moment de prendre un ris ou de réduire, et inversement, mais toujours avec la prudence requise. Au-delà de la petite performance que nous avons faite, j’ai maintenant compris que je ne repartirais pas pour une traversée de plus de cinq jours sans une aide telle que la sienne. J’ai pu dormir sur mes deux oreilles, en sachant que je pouvais me reposer sur son expérience et ses compétences. Nous avons géré les quarts de nuits tous les deux, en laissant dormir Martine pour qu’elle puisse être disponible pour les petits la journée. Humainement, tout a été simple, sans prise de tête, les choses se sont déroulées naturellement. Ça peut sembler normal, mais c’est pourtant loin d’être le cas pour tout le monde. Les récits de traversées vécues comme un enfer pour cause de mésentente dans l’équipage sont nombreux.

La météo a été avec nous, et nous pourrions même la qualifier d’idéale. Nous avons néanmoins assez vite réalisé qu’un Alizé bien établi à vingt nœuds n’est pas forcément synonyme de confort. La houle, rarement dans le bon sens, a souvent emmené Lucy en embardée, rendant la vie à bord très précaire, voire même intenable. Nous nous sommes souvent dits, en nous tenant des deux mains pour ne pas tomber: « je ne vais pas pouvoir continuer comme ça ! » et pourtant on a continué, faute de choix. Filant sept nœuds sur la route, tantôt la bôme à la surface de l’eau, tantôt tangon, nous avons parfois trouvé le temps long. Ne le cachons pas, cette transat même si elle s’est admirablement déroulée, a été éprouvante pour tout le monde. Un tel trajet n’est pas innocent, particulièrement avec des petits (je me répète, mais être avec mes enfants a complètement changé mon appréhension des choses). Je me suis félicité chaque jour de me rapprocher du but sans avaries ni problèmes de santé. Le pilote a donné une fois un petit signe de faiblesse, autrement tout a bien fonctionné.

Malgré d’incontournables moments difficiles (mais qui n’en a pas), j’ai apprécié les longues heures de quart de nuit, sous la lune, a regarder la houle glisser sous la jupe arrière, et filer sous le bateau. J’ai quelques fois fait un peu d’huile en observant les grains et orages nous arriver dessus, et je me suis occasionnellement ennuyé, ce que je considère comme un luxe. J’ai parfois eu envie que ça s’arrête, et à d’autres moments, souhaité poursuivre dans le Pacifique, tellement j’ai trouvé ça bien.

Martine et les enfants se sont bien accommodés, mais une bonne semaine a été nécessaire à toute la famille pour trouver ses marques et s’amariner correctement. J’ai regardé Robin avec fascination, car vu son âge, sa perception de la traversée a été complètement différente de la nôtre. Il n’a pas eu conscience de la durée. Il a vécu dans le présent, sans attendre ou imaginer une date d’arrivée. Il a simplement dit une dizaine de fois par jour: « Batô bouge », en cherchant son équilibre. C’est beau l’innocence.

Au moment de mouiller l’ancre au Marin, juste avant de dégoupiller une grande bière spécialement mise au frais la veille de l’arrivée, nous sommes tous assez fières de ce que nous venons de vivre. Les traversées océaniques contribuent incontestablement à nous construire. Les enfants ne seront plus les mêmes après cette expérience, nous non plus.

A l’arrivée, nous n’avons qu’un seul regret, celui de n’avoir pas pu pêcher. On est mayaul, damned ! Nous avons été trop vite lors de la première partie, et ensuite, ces maudites sargasses ne nous ont pas permis de traîner sereinement une ligne. Après avoir remonté trois fois un tas d’algues, nous avons renoncé. Adieu donc sushi, ceviche et tartares de coryphènes. L’histoire eut été trop parfaite avec du poisson….

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