Anémomètres, néocolonialisme, et Florence Arthaud

Combien de noeuds! 

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Je suis toujours fasciné par la perception qu’ont certains équipages de la force du vent. À écouter les récits des autres, il y a bien longtemps que j’aurais arrêté de naviguer. Combien de fois ai-je entendu: « Il y avait soixante nœuds établis, avec des rafales à quatre-vingts», ou encore: « On a franchi le Cap-machin avec septante nœuds. » Personnellement, je n’ai jamais connu de telles conditions, et sans me vanter, j’ai quand même mouillé mes bottes sur pas mal de mer, et pas des plus faciles. Je me souviens bien d’un petit soixante nœuds en Manches il y a bien longtemps, et on ne faisait pas les malins, même sur un maxi. C’est sauf erreur la seule fois que nous avons été contraints à mettre en fuite. Autrement, les coups de vent à plus de quarante nœuds restent l’exception, et à cinquante, je commence sérieusement à me demander ce que je fais là.

Je dois avoir de la chance, ou alors c’est mon électronique – et celle de tous les bateaux sur lesquels j’ai navigué – qui est pessimiste.

L’autre jour encore, il y avait pas mal de vent à Rivière-Sens et mon anémo indiquait une bonne trentaine de nœuds dans les rafales. C’était chaud, ça tirait sur les amarres, et j’ai tout doublé histoire de dormir tranquille. J’ai été bien surpris quand l’équipage d’un cata arrivant de l’îlet Pigeon, m’a affirmé avoir mesuré soixante nœuds en descendant. Sans remettre en question leur récit, j’ai de raisonnables doutes sur ce qu’ils ont réellement pris. Soixante nœuds établis, le long de la côte abritée de la Guadeloupe, ça fait quand même un sacré coup de vent, et personne n’en a parlé. Pas un BMS à la VHF, et des fichiers GRIB étaient d’une stabilité déconcertante. En reparlant avec d’autres le lendemain, il paraît que le vent est en effet monté à trente-cinq, quarante nœuds. Ça nous fait quand même vingt nœuds d’écart, et on n’est pourtant pas à Marseille !

C’est pas gagné. 

Mon Charlie s’est malencontreusement blessé lors de notre escale aux Saintes, en se prenant (il s’est encoublé, mais ce terme ne semble pas être français, car personne ne l’a compris) la jambe dans une amarre scélérate. Sont pied blessé a rapidement doublé de volume et mon garçon ne pouvait plus le poser par terre. En père consciencieux, et par précaution, je l’ai emmené chez le médecin histoire de ne pas rater une mauvaise fracture.

Nous nous sommes donc retrouvés dans le cabinet de la doctoresse de garde ( qui exerce aux Saintes depuis une vingtaine d’années, d’après ce que j’ai compris) et mon brave Charlie lui raconte sa mésaventure. Il explique très clairement là où il a mal, quand il plie, quand il touche, etc…

La doctoresse, une dame d’un âge honorable, l’a écouté attentivement avant de me dire: -Eh bien Monsieur, il s’exprime drôlement bien votre fils. Ce n’est pas comme les enfants d’ici, avec leur créole. Ils manquent cruellement de vocabulaire, les pauvres.

Moi, un brin étonné, je lui demande

– Et vous, vous vous y êtes mis au créole, depuis le temps que vous êtes ici?

– Ah ben non Monsieur, vous pensez. Une langue je veux bien, mais là, le créole, c’est juste du petit nègre…. Ça vous fera soixante-quinze Euros.

Si la brave dame n’a pas compris que certains termes du langage d’antan sont aujourd’hui à la limite de la grossièreté, surtout quand on parle de ceux qui vous accueillent. Elle a par contre parfaitement saisi la définition du mot pigeon!

(À part ça, Charlie va bien, et son pied n’est pas fracturé).

Santé Florence

Florence-Arthaud-route-du-rhum-1990-645x417J’ai bien sûr appris la triste nouvelle l’autre soir, peu après le drame. C’est dommage, j’aimais bien le personnage. Je ne l’ai pas vraiment rencontrée, tout juste croisé au coin d’un bar lors de la Lorient – St-Barth – Lorient, en quatre-vingt-neuf. On se retrouvait alors tous «Autour du rocher», la boite où il fallait aller en fin de soirée à St-Barth. La bière, le rhum et d’autres produits très en vogue sur l’île se consommaient allègrement. C’était cette époque révolue où on ne se reposait pas vraiment pendant les étapes. On se réjouissait plutôt de repartir en mer pour dormir un peu.

Il manquait juste Laurent Bourgnon, qui passait ses nuits à réparer son bateau mis sur le toit la veille de l’arrivée de la première étape. C’était l’époque où il avait inscrit au marker sur la bôme:  « si tu choques t’es un lâche ». À cette époque, Florence Arthaud arpentait les pontons de St-Barth et sortait le soir avec son perfecto noir sur le dos. Elle l’enfilait à peine débarquée de son trop brillant Pierre Premier. Elle était Rock’n’roll, voir même un peu punk. C’était une autre époque.

Comme je suis justement sûr l’île où elle a réalisé son mythique exploit en 1990. Je vais boire un rhum à sa santé!

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