“Le sport m’a aidée pour mes études et inversement”

Présente à Rio, la navigatrice Anne-Sophie Thilo qui a représenté la Suisse à Qingdao en 470, nous a accordé un peu de temps peu avant la medal race des RS:X. Bien dans ses baskets, elle s’exprime sur sa carrière, et sur les structures sportives suisses. Son point de vue est clair et tranché, et si elle reconnaît ne pas avoir mené la carrière sportive qu’elle aurait souhaitée, elle peut se targuer d’avoir réussi une reconversion exemplaire. Interview d’une suissesse qui aime le sport sous toutes ses formes, et qui connaît très bien son sujet.

Anne-Sophie Thilo, comment vivez vous ces Jeux de Rio, après votre propre expérience en Chine il y a huit ans?
C’est toujours un peu difficile d’être sur un événement comme celui-là, car je n’ai pas choisi la fin de ma carrière. Elle s’est présentée contre mon gré. C’était dur d’arrêter aussi jeune, alors que j’avais encore tant à faire, à apprendre et à montrer. Se retrouver à la place de spectatrice plus tôt que prévu n’est pas simple. Il y a une sorte de travail de deuil. Mais je ne me défile pas, je suis allé à Londres, à Sotchi, à lillehammer pour les Jeux de la jeunesse. Je tiens à être présente, et ça m’aide dans mon chemin pour accepter la situation. Aujourd’hui, même s’il y a toujours un petit pincement, je suis vraiment contente d’être ici. Je suis venu soutenir mon copain Toni Wilhelm qui coure en RS:X pour l’Allemagne, et bien sûr les Suisses.

Vous nous dite ne pas avoir choisi la fin de votre carrière. Vous n’avez jamais réussi à remonter un équipage après votre séparation d’Emanuelle Rol?
Pour moi, les JO de Pékin devaient être un commencement, et tout s’est effondré d’un coup juste après. J’ai fait quelques tentatives avec plusieurs barreuses pour remonter un équipage. Mais c’est dur de trouver quelqu’un en Suisse. Il y a peu de filles qui naviguent, et celles qui sont prêtes à se lancer dans un projet pareil sont rares. Il faut trouver “sa tendre moitié” sportive. Le double est très exigeant, et l’alchimie ne s’est jamais faite. Un équipage de dériveur, c’est un peu comme un couple, ça doit matcher, sinon ça ne fonctionne pas. J’étais ambitieuse et j’avais beaucoup d’attentes. C’est donc devenu assez pesant vu que ça ne marchait pas bien. Et comme une préparation olympique implique beaucoup, surtout au niveau des études et du financement. J’ai préféré tourner la page et arrêter plutôt que de souffrir dans une situation qui ne me convenait pas.

Vous évoquez l’aspect financier, c’est parce que vous avez du faire de nombreux sacrifices pour votre campagne olympique?
Je n’aime pas parler de sacrifices, car ce sont des choix. Mais financièrement, c’est vrai que c’était très compliqué. On fait un sport assez cher, les bateaux, les coachs, les physios, tous les intervenants. Tout ça à un coût important. Mais si l’argent est le nerf de la guerre, il ne faut pas se chercher d’excuses et ça ne fait pas tout. Bertrand Cardis m’avait demandé, deux ans avant les Jeux, si je pouvais m’engager à ramener une médaille avec un million à disposition. Sa question était bonne, et m’a fait prendre conscience que le budget n’était pas tout. Mais je trouve que c’est quand même dommage pour un pays  comme le notre, qui a une économie qui fonctionne bien, de ne pas avoir plus de soutiens. Le sport suisse en général souffre d’un manque de structures et d’encadrement, particulièrement pour les jeunes.

Quels sont d’après vos expériences, et les gens que vous avez côtoyés durant votre carrière, les modèles qui fonctionnent le mieux?
Même si je ne suis plus très proches du milieu, et que les choses ont évoluées un peu partout ces dernières années, je peux dire que les anglo-saxon ont globalement des structures qui marchent bien. Le modèle français est également assez performant. L’Autriche, qui est probablement la plus comparable à la Suisse, un petit pays, sans mer, a un excellent système. Notamment en termes de soutien à la double carrière, et à la reconversion. On ne devrait pas lâcher les gens après un engagement pareil. J’ai traversé des moments difficiles après les Jeux. Et on sait que les anciens sportifs d’élites sont une population largement touchée par les problèmes de dépression et d’addiction. Les fédérations doivent encadrer les projets dans leur ensemble. Il y a énormément à faire. Les Britanniques proposent des postes à leurs anciens athlètes, ça permet aux jeunes d’avoir des mentors, et de profiter des expériences acquises. Il y a une véritable continuité.

Vous parlez du soutien à la double carrière. Selon vous, ce n’est pas incompatible de faire deux choses ?
Je suis en désaccord avec la Fédération Suisse sur ce point, car je pense qu’il est fondamental de pouvoir poursuivre des études, adaptées, lorsqu’on mène une carrière sportive. Les Australiens ont développé un système très performant, adapté aux besoins des sportifs, mais qui permet d’envisager la suite. Faire des études en même temps est pour moi fondamental, c’est une sécurité, et aussi un équilibre. Mes études m’ont rendues meilleure athlète, et le sport m’a fait meilleure étudiante. Il faut simplement trouver un bon équilibre entre les deux. Mais la fédération ne soutient vraiment pas cette vision. C’est vraiment regrettable car on oublie trop vite qu’une carrière sportive peut s’arrêter du jour au lendemain. Sur une blessure, un problème d’équipage comme pour moi. La déception est déjà énorme à gérer, alors si on n’a rien fait d’autre que du sport, ça devient vraiment dur de se remettre. Aujourd’hui, j’ai un Bachelor, un Master et un Postgrade, et j’ai fait les Jeux Olympiques. Je pense que c’est un véritable atout sur le marché du travail.

Finalement, quel est votre regard sur les épreuves de voile, ici à Rio?
L’histoire de Marie Riou et Billy Besson me fend vraiment le coeur. Ils ont tellement dominé le sujet durant quatre ans, et se retrouvent avec un problème physique qui ne leur permet pas de donner tout leur potentiel. C’est vraiment dommage et je suis très touchée par ce qui arrive. Autrement, je soutiens autant que je peux ceux que je connais, et surtout Nathalie, avec qui j’étais à Qingdao. Elle n’a pas choisi un support facile, le niveau est énorme. J’espère vraiment qu’elle puisse atteindre ses objectifs.

1 commentaire à pour "“Le sport m’a aidée pour mes études et inversement”"

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    fernanda schweizer 15 août 2016 (17 h 04 min)

    Bravo à Anne Sophie. Une fille vraiment douée, pas seulement au niveau sportif, mais aussi -et surtout- pour ce qui concerne ses choix de vie. Une femme forte, intelligente, sensible et belle (ce qui ne gâche rien).

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